
Biographie
Benoit De Coene (°1970) exploite une exploitation agricole à Lasne avec son frère Alexandre. Issu d’une famille d’agriculteurs, il a étudié l’agriculture.
Depuis 1997, il travaille aux côtés de son frère dans l’entreprise familiale, qu’ils ont entièrement reprise en 2014. Il est marié et père de deux fils.
Entre passion et précarité : le quotidien d’un betteravier
Installé à Lasne avec son frère Alexandre, Benoit De Coene est un agriculteur de 56 ans. Il incarne une réalité de plus en plus répandue : celle d’exploitations familiales confrontées à des contraintes économiques, réglementaires et structurelles croissantes. Entre attachement au métier, diversification et regard critique sur la filière, il livre un témoignage sans détour.
Une ferme familiale ancrée dans l’histoire
L’histoire de l’exploitation remonte à 1946, lorsque son grand-père, originaire de Flandre, s’installe dans la région. À l’époque, les équilibres agricoles étaient bien différents, et cette migration illustre déjà les transformations profondes du secteur.
Reprise en 1997 avec son frère, la ferme a ensuite traversé une longue période d’indivision, avant d’être entièrement rachetée en 2014. Une étape jugée nécessaire pour sécuriser l’avenir, mais qui a lourdement pesé sur la capacité d’investissement.
« Nous avons dû racheter notre propre ferme pour éviter les problèmes futurs. Mais cela nous oblige à commencer en étant déjà fortement endettés. »
Ce constat nourrit une réflexion plus large sur l’évolution du métier : malgré des taux d’intérêt bien inférieurs à ceux des années 80, l’accès au foncier et aux capitaux est aujourd’hui devenu un frein majeur à l’installation.
Une région aux multiples contraintes
À Lasne, les conditions pédoclimatiques et réglementaires compliquent encore la donne. Les terres, souvent sablonneuses et en pente, sont particulièrement sensibles à l’érosion. À cela s’ajoute le classement de la totalité de la ferme en zone historique liée au champ de Bataille de Waterloo, ce qui limite fortement les possibilités de valorisation foncière et l’obtention de permis de bâtiments agricoles.
Dans ce contexte, certaines opportunités, comme la mise en terrain à bâtir, restent inaccessibles, créant un décalage avec d’autres régions agricoles.
Diversifier pour reprendre la main
Face à ces contraintes, l’exploitation a fait le choix de se diversifier. En 2022, une friterie a vu le jour à la ferme, concrétisant un projet mûri de longue date mais ralenti par des démarches administratives particulièrement longues. Aujourd’hui, cette activité permet non seulement de créer de l’emploi (1 temps plein et 10 étudiants), mais aussi de valoriser directement les produits de la ferme, notamment la viande bovine. Au-delà de l’aspect économique, elle reflète une volonté de reprendre la main sur la commercialisation et de sécuriser une partie des revenus.
La betterave, entre attachement et désillusion
Culture historique de l’exploitation, la betterave a longtemps constitué un pilier économique. Les générations précédentes en ont tiré des revenus satisfaisants, mais la situation actuelle est bien différente.
« Travailler pour sauver l'usine n'a aucun sens si cela ne remplit pas mon frigo. »
Benoît
Malgré des marges devenues insuffisantes, la culture persiste, portée à la fois par l’attachement des planteurs et par les investissements passés. Mais la question de sa rentabilité se pose de manière de plus en plus aiguë, au point que certains continuent à produire sans véritable perspective de gain.
S’adapter à des contraintes agronomiques croissantes
Les nouvelles cartes d’érosion ont profondément modifié les pratiques culturales sur l’exploitation, allant jusqu’à remettre en cause certaines cultures. Face à ces restrictions, l’agriculteur a dû repenser ses rotations et expérimenter de nouvelles approches.
En collaboration avec l’IRBAB, des essais sont menés pour limiter l’érosion et maintenir des cultures à valeur ajoutée. Parallèlement, l’introduction de chicorée et le développement de techniques culturales innovantes témoignent d’une volonté constante d’adaptation.Mais ces changements ont un coût, tant financier que mental.
« La première durabilité, c'est notre revenu. Sans revenu, parler de durabilité n'a aucun sens. »
Benoît
Un regard lucide sur la filière
Très impliqué dans le secteur, cet agriculteur porte un regard critique sur le fonctionnement de la filière betteravière. Il souligne notamment le manque de préparation des représentants agricoles face aux industriels lors des négociations, estimant que ces discussions nécessitent des compétences spécifiques qui devraient être davantage développées.
Il insiste également sur l’importance du dialogue entre planteurs. Si les échanges se sont intensifiés ces dernières années, notamment grâce aux outils numériques, il reste selon lui un potentiel important à exploiter en matière de partage d’expériences et d’idées.
Une transmission incertaine
Comme beaucoup d’agriculteurs, il s’interroge sur l’avenir de son exploitation et sur la possibilité de la transmettre. Ses deux fils ont aujourd’hui choisi une autre voie professionnelle, en dehors de la ferme, même s’ils restent attentifs à son évolution.
À ce stade, rien n’est tranché. Avec une dizaine d’années encore avant la pension, le temps joue un rôle important : celui d’observer les évolutions du secteur, d’évaluer les perspectives économiques et de voir si les conditions deviennent plus favorables à une reprise.
Dans ce contexte, la question de la transmission reste ouverte, suspendue à l’évolution du métier et à sa capacité à offrir des perspectives viables.
L’énergie comme perspective d’avenir
Pour cet agriculteur, l’avenir de l’agriculture passera inévitablement par la production d’énergie. Il évoque notamment le développement du biogaz et la valorisation des cultures intermédiaires comme des pistes essentielles pour renforcer la viabilité des exploitations.
Il regrette cependant que ces orientations soient parfois freinées par des débats qu’il juge déconnectés des réalités de terrain, rappelant que production alimentaire et production énergétique ne sont pas incompatibles, mais complémentaires.
Conclusion
À travers ce témoignage, c’est toute la complexité du métier de betteravier qui se dessine. Entre contraintes croissantes, nécessité d’innover et attachement profond à la terre, les équilibres sont de plus en plus difficiles à trouver.
« On a la betterave dans le sang... mais ça ne suffit plus. »
Benoît